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IAM fait sa «Rêvolution» de velours

L'emblématique groupe de hip-hop marseillais publie son huitième album studio en près de trente ans, tout en célébrant les vingt ans de «L'Ecole du micro d'argent». Rencontre.


(photo: Def Jam/Didier Deroin)

Porte-drapeau historique du hip-hop français avec NTM, IAM a célébré en 2013 ving-cinq ans de carrière avec un sixième album dénommé Arts Martiens, une édition collector du mythique L’Ecole du micro d’argent(1997, prix de l’album de l’année aux Victoires de la musique 1998) ainsi que d’un deuxième enregistrement studio sobrement baptisé… IAM.

Les Marseillais, près de trente ans de rap érudit et engagé aujourd’hui, ont cette fois décidé de faire leur Rêvolution (Def Jam), de velours, dans un huitième enregistrement studio au titre polysémique qui active dix-neuf morceaux qui font sens au cœur de la sinistrose ambiante de l’actualité. Posé dans une suite d’un palace genevois, le volubile Akhenaton en résume l’essence avant ses compères Shurik’n, Kheops et Kephren: «On peut y voir le rêve, l’évolution et la révolution. Les trois aspects sont importants. Le titre transcrit l’envie de changer les choses par une révolution construite, réfléchie et non violente, car la violence ne mène à rien. Le rêve est très important dans l’histoire d’IAM. Dès le début, on avait fait un morceau qui s’appelait "Que se passe-t-il dans tes rêves?", puis une reprise d’Yves Simon, "J’ai rêvé New York". C’est aussi pour cela que nous avons choisi de réaliser un clip de "Grands rêves, grandes boîtes" pour Rêvolution. Le rêve symbolise une dimension importante de l’album et pour IAM; il a nous construit, permis d’avancer et de durer.»

 

 

Soubresauts d’une époque

Mais ce Rêvolution n’implique-t-il pas hélas aussi une utopie contrariée? «Gil Scott Heron disait "the revolution will not be televised". La nôtre, je ne sais pas si elle sera télévisée ou non mais elle n’a pas eu lieu. C’est un vrai constat d’échec, celui d’illusions contrariées en effet.» Si Akhenaton, Shurik’n, Kheops, Imhotep et Kephren approchent de la cinquantaine, ils posent à nouveau un regard aiguisé sur les soubresauts de leur époque et y déversent leur prose combative plutôt que des titres légers de la veine du fumeux "Je danse le Mia". Ils se montrent ici impériaux en renouant avec les fondamentaux de titres à la fois percutants et coulants à la production pyramidale impressionnante, résultant d’une envie «de faire un album d’IAM comme dans les années 90, sans interventions extérieures, contrairement à Arts martiens».

 

Cet état d’esprit affiché par le groupe a toutefois eu de la peine à se dessiner pour Akhenaton: «Avant qu’on s’installe en Thaïlande pour l’enregistrement dans la foulée des 250 concerts de la tournée précédente, j’ai vécu une période délicate d’un mois à Marseille en termes d’écriture. Je ne voyais pas comment tourner les choses sans que ce soit redondant. J’avais le sentiment que tous les morceaux se répétaient et allaient passer à la poubelle. Beaucoup de titres en évoquaient d’anciens, ce qui était problématique. Ça s’est décanté dès qu’on a réussi à faire trois titres solides qui ont donné l’ossature de l’album. "Bad Karma", premier morceau enregistré et mixé, "Orthodoxe" et "Exister", qui sont des raps très classiques, m’ont redonné confiance.»

 

Pour une réforme de l’éducation

Au final, ce bouillonnant Rêvolution qui embrasse tant le hip-hop que la soul, le funk et le reggae ne se résigne pas au chaos et dépeint des maux qui ne sont pas que l’apanage de la France: repli identitaire, cynisme, mensonge, capitalisme effréné, violence, prolifération des armes dans les quartiers ou échec de l’école. Avec notamment une critique en règle de l’éducation nationale française au fil de Grands rêves, grandes boîtes. Shurik’n: «La clé pour une meilleure évolution de la société française, c’est une réelle et profonde réforme de l’éducation nationale et de la formation de ses professeurs. Et non plus une éducation basée sur le seul rapport de force. Le plus gênant dans la pédagogie de l’enseignement, c’est qu’on est arrivé dans un système où on ne tend plus la main à celui qui tombe par terre, mais on lui saute sur la tête à pieds joints. On a le sentiment que l’enseignement n’a pas évolué depuis l’époque de notre scolarité, que le système n’est plus adapté aux élèves d’aujourd’hui.»

 

 

«Dur d’imaginer ce que je serai sans rapper», admet un Akhenaton sur «Depuis longtemps», l’un des titres phares de ce Rêvolution. Sans le rap, celui qui s’est pris sa plus grande claque hip-hop avec «My Melody» de Eric B. & Rakim se serait bien vu archéologue. Shurik’n, l’ex-danseur devenu rappeur, aurait sans doute été chaudronnier et ce Kheops qui chérit Grandmaster Flash comptable, leurs premiers métiers. La musique les a heureusement sauvés mieux que l’école.

 

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Les 20 ans du classique "L'Ecole du micro d'argent"

Enregistré entre Marseille, New York et Paris avec la collaboration du célèbre producteur de Harlem Prince Charles, L’Ecole du micro d’argent est paru en mars 1997. Il constitue l’un des totems du hip-hop francophone et l’album le plus vendu du genre. Telle une armée de samouraïs, le groupe y raconte en seize chapitres son histoire («La Saga», avec le Wu-Tang Clan en invité), ose la gravité et souligne sa fibre sociale et militante, en empoignant notamment le thème de la vie dans les cités, désormais commun. A l’image de «Demain, c’est loin», morceau fleuve et sombre de plus de neuf minutes devenu une référence culte. Avec Petit frère, ces deux classiques restent pourtant d’une brûlante actualité. «S’il y a un côté gratifiant à ce que ces titres ont marqué les gens et la critique, c’est aussi déplorable, regrette aujourd’hui Akhenaton, car cela implique que rien n’a changé en vingt ans dans la société française».

Pour la petite histoire, «Demain, c’est loin» aurait dû figurer sur l’album suivant de IAM, «Où je vis». «Nous l’avions enregistré en fin de session, en parallèle à «Nés sous la même étoile», se souvient DJ Kheops. A l’époque, les maisons de disques voulaient des morceaux formatés d’une durée définie. Pour les emmerder bien sûr, on a voulu faire un morceau de neuf à dix minutes. Mais le but du jeu était surtout d’enregistrer les couplets en intégralité en une prise et, surtout, sans refrain.» 

Cet article a aussi été publié dans le quotidien suisse Le Temps du 3 mars 2017.

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